PRÉAMBULE

La part du colibri

 

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants le désastre.

Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu.

Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces quelques gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. »

 

 

« Telle est notre responsabilité à l’égard du monde », conclut Pierre Rabhi, « car nous ne sommes pas totalement impuissants si nous le décidons ». Dans un monde où l’homme à la poursuite d’un rêve de maîtrise totale de la nature par le progrès technique a réussi en l’espace d’un siècle à épuiser suffisamment les ressources naturelles et à entraver si « durablement » les capacités d’auto-régénération des milieux, au point de menacer la survie de nombreuses espèces dont la sienne, chacun d’entre nous a la liberté de trouver, sa « part du colibri », celle qu’il peut assumer pour être utile aux autres et sans doute à lui-même.

Je suis convaincu que l’alimentation est une entrée pour peser en faveur d’une réconciliation de l’homme avec la nature, pour re-lier « par-delà nature et culture » - pour emprunter à la classification de Philippe Descola - l’humain et le non-humain. Manger nous concerne tous, dès lors, il nous appartient d’inventer, à l’échelle locale du territoire, du terroir, du quartier, d'autres façons de nourrir les hommes, qui assurent en même temps qualités organoleptiques des aliments, durabilité écologique et justice sociale.Kinogushi Kanji

 

En la circonstance, je crois que c’est encore dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes. Ainsi, le tofu attesté en Asie depuis le Xème siècle pourrait faire figure « d’aliment du futur » tant il semble miraculeusement répondre à ce renouvellement de la question alimentaire en Occident, laquelle se pose désormais moins en termes d'approvisionnement qu’en termes de « qualités ». Nous recherchons une nourriture à la fois diversifiée, roborative, économique, simple à préparer, « authentique », exotique, éthique, équitable, naturelle, savoureuse, pourquoi pas gastronomique, patrimoniale, équilibrée, sécurisée, saine, voire thérapeutique. Le tofu est tout cela à la fois.

Depuis longtemps nous savons en Occident que nous consommons trop de viande, et que cela occasionne à la fois des problèmes de santé et des problèmes écologiques. Depuis longtemps aussi, nous savons que l’une des solutions disponibles est la consommation modérée de produits dérivés du soja, notamment du tofu. Pourtant en France le tofu ne s’est jamais installé durablement dans nos habitudes alimentaires sauf peut-être dans le petit monde des végétariens. Une assertion "naturellement" partagée dans notre culture est que le principal obstacle à l’adoption du tofu dans l’alimentation domestique, depuis le début des tentatives de développement à une échelle industrielle, est son goût « trop » ou pas assez prononcé. Or mon expérience personnelle me donne la conviction que nos papilles savent s’adapter, que nôtre goût peut heureusement se construire tout au long de la vie.

 

J’ai donc conçu sur ces convictions, un projet de reconversion professionnelle dans lequel je veux aller faire l’apprentissage des techniques de fabrication du tofu chez un artisan japonais renommé, reconnu par ses pairs pour la qualité de son travail, idéalement à Kyoto, tout en m’appuyant sur le goût de l’observation ethnographique et filmique cultivé durant les 20 dernières années.

Le but de ce projet Kinugoshi est double, tout à la fois individuel et ouvert sur la collectivité. Ouvert sur la collectivité parceque ces nouveaux savoir-faire seront mis au service de la création d’un lieu « convivial » au sens de Brillat-Savarin et d'Illich réunis, que l’on pourrait définir comme un lieu de production, d’information d’expérimentation culinaire destiné à rendre le tofu plus accessible au mangeur, un lieu-atelier ouvert au plus grand nombre pour rendre plus intelligible l’origine de la production et la filière dans laquelle s’inscrit le tofu et favoriser l’engagement durable dans de nouveaux comportements alimentaires en donnant au tofu une place distincte et reconnue dans nos assiettes

Individuel, parceque ce voyage au Japon dans lequel je veux faire l’apprentissage du métier de tofuyasan est aussi un processus de conversion personnelle. Un processus graduel de renaissance dans lequel je m’engage pour faire le deuil des illusions de pratiquer de manière « traditionnelle » et pourquoi ne pas le dire, décente, le métier d’ethnologue qui toute une partie de ma vie m’aura passionné. Il ne s’agit en rien d’une résignation, mais bien au contraire, comme le dit bien Karen Horney, d’une évolution à l’image somme toute de la vie ordinaire faite d’évolution et de croissance, de lutte et d’effort. Et dans cette quête l’effort possède une valeur intrinsèque. Comme Goethe l’a dit dans son Faust :

 

Que celui qui aspire sans relâche

Espère en son rachat.