KINO-GUSHI

Un film ethnographique

 

Intention première

 

Rue de Kyoto à l'aubeDans la lumière grise de l'aube teintée de bleu, une lanterne de papier fatiguée peine à révéler la façade de bois d'une petite machiya. D’une fenêtre s'échappe un nuage de vapeur sucrée. À l'intérieur, un homme en bottes de caoutchouc et tablier de plastique surveille une marmite fumante de tonyu, et recommande à un jeune garçon de ne pas laisser se former l'écume.

Yasujiro fabrique du tofu depuis 49 ans et veut se retirer de la petite fabrique familiale fondée par son grand-père, pour laisser la suite à son fils aîné Kenji. Mais voilà, le père n'est pas pour le fils comme disent les sociologues, un modèle d'identification. Kenji à l'étoffe d'un bon artisan, mais aspire à une autre vie, plus « moderne », moins routinière que celle de son père. Passionné de mangas, il suit des cours d'arts visuels et en attendant de décrocher un poste d’assistant mangaka, travaille à l'atelier le matin avant de s’échapper en cours. Que va-t-il advenir de l'atelier si Kenji ne prend pas la suite de Yasujiro ?

Mon intention filmique se nourrit de l'idée que les techniques ne sont réductibles ni aux machines, ni aux outils, mais qu'elles sont avant tout des expériences subjectives, vécues par les hommes qui les créent et en usent. En suivant cette règle d'or énoncée par Mauss de « procéder du concret à l'abstrait et non pas inversement » je partirai des actions visibles pour dévoiler la face cachée du tofu : la dignité naturelle du tofuyasan présent aux gestes de son métier, le sens et la valeur du travail dans notre société.

Cette situation de transmission difficile du métier de tofuyasan n'est pas rare aujourd'hui au Japon. Traditionnellement, la transmission des savoir-faire du tofu s'effectue « naturellement » de père en fils. Mais les candidats se font rares, c'est un métier réputé difficile et ingrat, physique et peu rémunérateur.

Ainsi, en opérant ce choix de porter l'oeil de la caméra sur la transmission malmenée d'un métier, je veux d'abord révéler l'enjeu patrimonial de ce corpus de techniques autour du tofu, qui constitue l'essence d’une tradition, et l'énergie nourricière du conflit, entendu non pas comme force destructrice, mais comme forme de socialisation et de transformation. Je souhaite aussi me prémunir de faire prendre à ce film le tour de l’un des stéréotypes les plus répandus depuis l'Occident qui consiste à présenter le Japon comme un mélange harmonieux de tradition et de modernité.

Je veux donc filmer ces techniques du tofu insérées dans une dynamique sociale, vivantes, appelées à évoluer par la volonté des acteurs qui en sont, les dépositaires ou les inventeurs, et suggérer de cette manière que les acteurs sociaux, ici incarnés par Yasujiro et Kenji, ne sont ainsi jamais condamnés à subir le changement social dont les forces implacables émaneraient d'un mystérieux « système ».

L'atelier du vieux tofuyasan sera le théâtre principal des opérations techniques dans lequel Yasujiro pourra exprimer par le geste incorporé comment la routine du tofu au fil des années lui permet de réaliser « l'unité de la main et de l'esprit » pour reprendre Diderot. Sorti de l’atelier, Yasujiro à travers sa relation à sa famille, aux amis de son club de kendo, aux gens de son quartier, attestera de l'apaisement que lui aura procuré l'exercice d'un métier qu'il considère, à sa mesure, comme utile à l'équilibre du monde.

 Cette routine vantée par Yasujiro comme une voie royale à l'apaisement de l'esprit, Kenji l’interprète à l’opposé comme une monotonie qui étoufferait tout son potentiel créateur. Sa vocation, il la reconnaît dans ses longues heures qu'il passe à dessiner des personnages de mangas, à la bibliothèque du Musée International du Manga de Kyoto. Kenji ne veut pas prendre la suite de son père et ne sait pas comment lui annoncer.

Au fil des séquences tournées en lumière naturelle, dans l'atelier, au sein de leur famille, dans leur quartier, dans différents lieux emblématiques de Kyoto, Yasujiro et Kenji, chacun avec leurs mots, mais aussi leurs silences, lesquels peuvent autant suggérer la pudeur que l'incommunicabilité des sentiments, nous livrerons leurs conceptions du travail et nous révélerons ainsi leurs « versions » respectives du monde. Je me laisserai porter par ces trajectoires mêlées d'un père et d'un fils, sans jamais présumer que l'une des voies empruntées est meilleure que l'autre, les laissant s'éclairer mutuellement, avant de jeter une lumière crue sur mon propre métier d’ethnologue-cinéaste.

Je veux suggérer par les images du corps au travail, cette entière présence aux gestes, que j’ai plusieurs fois ressentie sur le terrain ethnographique, cet « esprit du geste » qui façonne la posture de l'artisan bien au-delà du lieu et du temps du travail, dans son existence même et cela ne va jamais sans provoquer chez moi un trouble. Chaque film est comme le suggère John Truby dans son Anatomie du scénario dès le stade de la prémisse, « quelque chose qui pourrait changer votre vie ». Aussi, je prends le parti d'évoquer dans ce film Kino-gushi, par une adaptation du dispositif de tournage qui permettra de faire de l'observateur lui-même une partie de son observation, cette part subjective du sujet traditionnellement relégué hors cadre, tronquée au montage au profit d’une illusoire pureté de l'objet. Je veux évoquer la frustration de ne pas en être, de toujours rester au bord de la compréhension, cette incomplétude de la méthode qui ne serait finalement que le symptôme d'un manque plus profond encore, celui de l'ethnologue.

Et de comprendre que ce qui m’intéresse dans ce film, ce n'est pas tant de montrer que Yasujiro et Kenji conçoivent l'un et l'autre, le monde de manière radicalement différente — les conflits de générations doivent bien exister en tout temps et en tous lieux depuis que des pères engendrent des fils —, mais de suggérer par-delà l'opposition des représentations, la présence d'une force pudique, indicible, mais sensible, qui relie les êtres et qui permet de comprendre au-delà de la règle de parenté, comment pris dans le mouvement entropique de l'histoire un père et un fils peuvent au-delà de leurs différends trouver une voie moyenne de communication, par laquelle la filiation serait assurée de survivre à la confrontation, et la société promise à sa renaissance.