KINO-GUSHI

Un film ethnographique

 

Intention Seconde

 

« C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce qu’on est allé chercher »

 

Nicolas Bouvier, Chronique Japonaise.

 

 

Je ne suis qu’aux prémices d’un cheminement où le temps devrait être un allié, mais il n’aura suffi que de quelques jours pour sentir combien intention, circonstances et chance s’entrecroisent, dans un jeu de mutuelle interdépendance, dès les premiers moments d’écriture d’un film ethnographique. Il n’aura suffi que de quelques jours, seulement pour périmer l’idée que suivre une intrigue jusqu’à son dénouement, tel ce conflit de génération entre un père et son fils imaginé de toutes pièces était le moyen le plus efficace pour ne pas m’ennuyer et éviter d’être ennuyeux.

Les rencontres faites à la maison Minoya, à Kyoto, et dans l’atelier de Monsieur Usami m’obligent pourtant à un renversement de point de vue et à prendre ainsi mes distances vis-à-vis de l’intrigue en tant que ressource cinématographique.

Dans le précédent film Le roi ne meurt jamais tourné en Éthiopie, nous nous étions laissé porter par trois intrigues qui par chance se déroulaient sous nos yeux novices, un roi sacré néophyte en politique, un paysan pauvre qui ne ménageait pas ces efforts pour trouver un jeune taureau à sacrifier, et surtout un Ganshallo, personnage rituel, mais non moins humain, très très énervé du sort qu’on lui réservait et prêt à saper la tradition de l’intérieur s’il ne recevait pas plus d’égard et de bière de sorgho.

Il me semble aujourd’hui que ce qui faisait la force narrative de ces intrigues, c’est qu’elles advenaient « naturellement » c’est-à-dire dans le respect d’un ordre culturel qui les déterminait.

L’ordre et le désordre japonais sont irréductibles à l’ordre et au désordre konso. La transmission des savoir-faire entre Monsieur Takahashi et sa fille Yurié, entre Usami-san et son fils Takaya, entre Nagaï-sama et moi, ne se joue pas dans la même adversité frontale que la transmission du pouvoir au pays konso et il serait dès lors fallacieux de vouloir transformer en péripétie ce qui semble vécu dans la tranquillité et la douceur d’une filiation fiable, bref d’intriguer en l’absence de conflit, et même si l’on ne peut se résoudre à envisager la vie et les interrelations humaines sans antagonismes, à tout le moins s’attacher à rendre compte du mode discret de leurs expressions.

 

Mais cette discrétion m’apparait intuitivement beaucoup plus difficile à saisir que les saillances d’une discorde ou que le bruit du malentendu. Voilà pourquoi la tentation est grande de forcer l’intrigue, de céder à l’artifice commode qui consiste à farder grossièrement la réalité pour masquer mon inaptitude à en saisir les nuances.

Forcer l’intrigue, grossir le trait, c’est en quelque sorte faire l’aveu d’une incapacité à voir et reconnaître souffrir d’une paresse de la perception. « Nous voulons servir deux oies à la fois, alors qu’une sardine ferait tout à fait l’affaire, bonne et bien grillée. Nous ne savons pas tirer parti de peu et quand on me dit “rien”, je me dis ce n’est pas vrai, il y a toujours quelque chose. »

C’est ce « rien » qui me fait peur, et ce « toujours quelque chose », qui m’attirent en même temps, vers la réalisation d’un nouveau film dans une confiance renouvelée en une autosuffisance des scènes et des images. Je sais que la voie choisie pour ce film est plus ardue que la précédente car elle nécessite une acuité qui demande d’être éveillé à tous les instants, mais ce n’est pas parce que la tâche est ardue qu’il faut s’abstenir d'en explorer les difficultés et les conditions de réalisation. Les Japonais ont un mot particulier pour dire çà : gambatté, auquel on peut répondre quand il nous est adressé par : gambarimasu, « je ferais de mon mieux, j’y mettrais tout mon coeur ».

 

L’autre jour dans l’atelier de Monsieur Usami, toute une fournée de tofu avait été mal étiquetée, Mme Usami s’en est heureusement aperçue avant de faire la livraison. On s’y est tous mis, à la chaine, chacun à son poste, moi entre le bac à eau et la machine à operculer les boites, il y avait longtemps que je ne m’étais pas senti à ma place. Takuya-san avait monté le son du radio-CD, l’atelier résonnait de Knocking on Heaven‘s door de Bob Dylan, je crois, la version de la bande-son de Patt Garett and Billy the Kid, c’est sur ça aide pour communier.

Plus tard en revenant des pissotières, dans ce Rungis à la japonaise j’ai aperçu au fond d’un parking, un gars qui tapait des balles sur le mur fraichement repeint de l’immense hangar des surgelés.

Je ne dirais pas que ce jour-là j’ai frappé aux portes du paradis, mais ces moments je les avais espérés et ils m’avaient fait ma journée, je veux croire qu’ils pourraient faire un film.

 

Aussi, nul besoin finalement que Yasujiro se désespère de ne pas voir en Kenji son fils aîné, le successeur assuré de sa boutique de tofu, de laisser imaginer le drame que s’il ne trouve pas de repreneur l'atelier que son grand-père avait ouvert, en 1882, fermera définitivement. Nulle nécessité non plus de construire le personnage d’un fils qui ne rêve que de mangas, et qui en attendant de percer continue à travailler sans passion à l'atelier juste pour faire plaisir à son père.

À travers l'observation des techniques du tofu objet central de trois transmissions intergénérationnelles heureuses, l'ethnologue évoque la frustration de sa position d’observateur distancié. Cette absence d’implication du corps constitue la part manquante de sa discipline qui lui interdit la compréhension de son objet autant que sa réalisation personnelle. Alors, en même temps qu'il questionne et écoute ses personnages, désignés dans le jargon policier de l'anthropologie comme « informateurs », il se met à interroger à voix haute et off dans une boucle réflexive, sa propre trajectoire.