KINO-GUSHI

Un film ethnographique

 

Circonstances

 

Tokyo, Morishita, 4 h du matin

 

 

Banderole MinoyaLa maison Minoya est l’atelier que la production avait préféré pour mettre en scène le gaijin touchant du doigt son rêve japonais de devenir tofuyasan, et à vrai dire, elle n’aurait pas pu mieux choisir. L’atelier dans lequel travaillent tous les jours à partir de quatre heures du matin, Monsieur Takahashi et sa fille Yurié est de tous ceux que j’aurais visités durant ce voyage, celui qui s’apparente le plus à celui que je voudrais construire en France, autant pour l’importance accordée au geste manuel que pour l’investissement moindre en matériel.

Dans une petite rue du quartier Morishita, abritée du trafic tokyoïte, dans un espace pas plus grand que l’épicerie de Monsieur Mohammed, mon épicier du coin de la rue, père et fille circulent avec aisance et précision dans une présence à leur tâche que seule rend possible la confiance en l’autre. Ils échangent parfois quelques mots, le bruit des machines reste discret, laissant diffuser une petite radio aux formes vintage, posée sur l’estrade-grenier du fond de la pièce qui donne accès à la maison et conserve à l’abri de l’humidité les graines de soja.

Le premier contact fut chaleureux et intimidant à la fois, sans doute en raison de la situation de tournage à laquelle nous étions tenus dans cette première rencontre qui heureusement ouvrira à d’autres moments.

Plus encore que l’espace réduit, c’était Monsieur Takahashi qui me mettait en confiance. Dans un mélange d’humilité et de jovialité il incarnait à merveille, comme Monsieur Nagaï et Monsieur Usami à leur tour quelques jours plus tard, l’image du tofuyasan telle que je ne connaissais jusqu’alors que dans les livres, le corps et l’esprit façonnés, patinés par le travail, et que le moine Ingen exprima dans ce Koan à double sens :

 

Mame de

Shikaku de

Yawaraka de

 

Fait de soja ou diligent, carré et bien taillé, c’est-à-dire propre et honnête, il est doux, l’homme au grand coeur.

 

Monsieur Takahashi est l’un des derniers artisans au Japon à utiliser un chaudron dans lequel le Go (la pâte faite d’eau et de graines crues broyées) est porté à ébullition.

Yurié tient peut-être de son père ce sourire espiègle et bienveillant qui éclaire la profondeur et la franchise de son regard noir.

Après le tournage, je suis retourné plusieurs fois à la maison Minoya, continuer la rencontre, commencer à parler, discuter. Yurie parle anglais, et son père l’appelle à la rescousse, s’excusant en riant, lorsqu’il veut me faire comprendre un détail de la chaine opératoire. Elle aime les tournois de sumo et a parfois du mal à se lever les lendemains de sortie au Ryogoku koku gikan, pour aller bosser à 4 h dans la pièce d’à côté. Mais le tofu pour elle est un vrai métier, elle affiche ses ambitions sur son blog de devenir maitre en travaillant auprès de son père.

La relève est donc assurée pour Monsieur Takahashi qui est dans le métier depuis 30 ans, s’il pensait un jour prendre sa retraite. À eux deux, père et fille, ils mettent à mal cette idée dominante et avérée dans le métier - sur laquelle j’ai écrit une première trame narrative du film que je veux réaliser - de l’extinction inexorable de l’artisanat du tofu, 500 boutiques-ateliers ferment par an faute de repreneur.

La maison Minoya n’est pas encore de celle-là, au moins, pour encore une génération et c’est cette nature contre exemplaire qui constitue à mes yeux, ce père et sa fille, au-delà de leur façon d’être à la fois sérieuse et espiègle en personnages filmogéniques. Traditionnels et modernes, comme après tout on s’y attend en arrivant au Japon, ils font tranquillement voler en éclats les idées les plus solidement ancrées et c’est cette force de contradiction de l’idée dominante que je voudrais saisir dans mon film.

 

 

 

 

Kyoto, 21 avril 2015, 5 heures du matin

 

 

Maison de monsieur NagaiLa voiture roule au pas, le chauffeur de taxi harnaché dans son gilet redingote et ses gants blancs, ceinture bouclée, peine à trouver l’adresse de la boutique de Monsieur Nagaï. De mon côté le quartier me semble familier, pour l’avoir arpenté à maintes reprises dans Google map, je me souviens de cette pizzeria, du store beige de la « dental clinic » et de ce kombini coincé au fond d’un parking. Finalement je reconnais la petite maison boutique de Monsieur Nagaï, le bardage de petites tuiles grises et le dessin de porteur de tofu sur la vitrine. Ça fait 2500 yens, la course.

Nous y sommes, Monsieur Nagaï est la toute première personne que Junko avait contactée depuis Paris il y a plusieurs mois, en lui demandant s’il prendrait un apprenti pas tout jeune et français. « Pourquoi pas » avait-il répondu en retour du courriel, à condition qu’il parle un peu japonais. Et pourquoi pas ?

Je me retrouvais donc là, en face de ce petit homme sarmenteux, mais solide, qui quelques mois plus tôt et en quelques mots m’avait soudain permis de regarder ce projet « tofu » comme autre chose qu’une chimère sécrétée dans une échappée onirique, et dont la seule fonction n’était que de restaurer entre l’oppression de la précarité du présent et l’asphyxie d’une « désaffiliation » annoncée, comme une respiration, « cette marge à la fois insignifiante, mais à la fois infinie où il y a toujours assez de place pour l’espoir » pour reprendre Lévinas.

L’enjeu de cette rencontre avec Monsieur Nagaï était donc secrètement démesuré et emplissait à ce moment les moindres vides de mon esprit. Je me souviens ainsi ne pas avoir marqué la même attention que jusqu’alors dans les ateliers de Tokyo, d’avoir moins ressenti l’élan ethnographique et cette envie boulimique de filmer qui vont de pair avec cette obsession d’observation totale, tandis que je voyais s’approcher inexorablement sans pouvoir le différer plus longtemps le moment de la seule question que je voulais poser ce matin-là et dont j’appréhendais la réponse.

Monsieur Nagaï a accepté de me prendre comme « desshi » (novice, élève) et sa réponse franche et immédiate sans plus m’interroger sur mes motivations à devenir tofuyasan m’a soulagé tout en faisant naître le malaise. Il s’engageait à devenir mon professeur de tofu et cela m’obligeait. Mon projet qui jusque-là, n’était qu’un jeu d’écritures prenait corps, et je sentais que je ne pouvais plus me désister, me réserver l’option d’abandonner en invoquant le mauvais sort et autres mauvais esprits en même temps que je comprenais combien j’en avais si souvent pris l’habitude au cours de ma vie.

En compagnie de Monsieur NagaiEn sortant, avec Shiori, on est allé s’acheter une bouteille d’eau gazeuse au kombini tout au fond du parking, je suis resté silencieux et pensif, Shiori m’a dit qu’elle comprenait, je l’ai remercié de tout ce qu’elle avait fait pour moi depuis que j’étais arrivé, mais elle ne comprenait pas. Je me demandais ce que j’étais venu chercher au Japon, et la seule réponse, qui m’est venue en la circonstance, décevante et tellement conformiste, fut que je voulais mettre des bulles dans ma vie si plate. Apprendre à faire du tofu à l’autre bout du monde pour rendre sa vie moins fade c’était un comble. Et voilà qu’au moment même où la fadeur de mon existence se trouvait enfin menacée je commençais à y prendre goût, et me remémorait ce vieil adage constructiviste : « En nous efforçant d’atteindre l'inaccessible, nous rendons impossible ce qui serait réalisable. »

 

 

 

 

Préfecture de Chiba 25 avril 2015,

 

 

J’avais donc trouvé un maitre d’apprentissage et me sentais soulagé à l’idée de vivre quelques mois à Kyoto. La ville m’était apparue d’emblée moins menaçante que Tokyo. La présence d’éléments naturels au coeur de la ville ailleurs que dans l’enceinte des temples, comme ces petits sillons potagers en préparation, ou le bois utilisé dans les constructions participaient de ce ressenti « campagnard ». Et surtout de quelque côté où je me tournais je pouvais souvent apercevoir, assez proche pour en distinguer les feuillages, des collines arborées qui attestaient que la ville avait une limite.

De retour à Tokyo, nous avons embarqué ce matin dans un train de banlieue rutilant, à la gare de Shinjuku, voilà déjà une heure trente au moins que la ville mégalopole s’étale sans partage assurée de sa toute-puissance sans donner aucun signe de vouloir en rester là. Je demandais à Shiori si l’on était toujours à Tokyo et elle me répondit en levant à peine le nez de l’écran de son portable que l’on était passé dans la préfecture de Chiba. L’atelier de Monsieur Usami, tofuyasan depuis 30 ans à Chiba n’était donc plus très loin.

 

Cours de cuisine JaponaiseUsami-san est un petit homme au sourire engageant, éclairant une boule à zéro brillante et toilettée, nippé, de pied en cap comme un étudiant américain des sixties, une base de jean, baskets Converse et Teddy vert, panoplie rehaussée d’accessoires en cuir qui se déclinent du bracelet de force à la coque d’iPhone, jusqu’au Zippo fonctionnel dans la poche. J’avais fait sa connaissance quelques jours plus tôt dans un cours de cuisine du tofu auquel j’avais maladroitement essayé d’échapper arguant qu’il serait donné en japonais et que je n’allais donc rien y comprendre. Je crois que je n’ai ensuite pas assez remercier Shiori d’avoir tenu tête à mon caprice. Usami-san, lui, était venu à l’invitation de Haruno-san, une pétulante chef cuisinière, maîtresse de maison de la journée, pour parler des relations symbiotiques entre les agriculteurs du soja koito, une variété endémique de la préfecture de Chiba, et les tofuyasans organisés en association. Le courant était vite passé, dans un silence léger, où lorsque le geste finalement lui aussi échouait à secourir la parole depuis longtemps tombée en rade, il ne restait plus qu’à se passer une cigarette le temps que l’inspiration revienne. À la fin de cette journée, Usami-san m’avait invité à lui rendre visite dès mon retour de Kyoto dans son atelier installé sur le site d’un marché de grossistes. Il avait aussi spontanément proposé de me former, pour lui un mois suffirait à acquérir les bases du métier, nul besoin de se conformer à cet imaginaire mythifié de l’initiation à la japonaise où le disciple doit subir toute une batterie d’épreuves avant qu’il s’émancipe dans un ordre naturel des choses comme un fruit mur se libère de sa branche.

Production de Tofu avec Usami San« Le tofu, c’est du soja, de l’eau, du nigari », « si tu veux comprendre apprends à faire » me dit en substance Usami-san. J’allais donc passer la journée à participer à la fabrication du tofu, et quitter pour la première fois le confort voilé de frustration procuré par l’observation distanciée. Monsieur Usami applique ses idées en matière de didactique du tofu, et me confronte d’emblée à des gestes importants, comme celui de la répartition homogène du nigari dans le tonyu (lait de soja), geste simple en apparence, mais dont l'exécution plus ou moins rapide va déterminer la qualité de la coagulation des protéines de soja et au final la texture du tofu.

On répète plusieurs fois à vide, ça parait simple du point de vue ethnographique où seule la raison est engagée, au mépris de tout ce que le corps pourrait livrer comme informations de première main. Evidemment, à vouloir trop réussir, le geste s’étrique, le tofu prend un aspect déchiqueté. La première fournée est ratée, Usami-san me fait immédiatement recommencer, cette fois j’exécute le geste dans un timing sans doute correct, et le tofu se forme en une pâte souple et dense.

Takuya-san est le fils cadet de Monsieur Usami, il travaille avec lui à l’atelier depuis 7 ans. Devant ses gestes vifs, assurés, précis, je ne sais pas si ce que j’envie chez Takuya est sa maîtrise d’un métier à un si jeune âge ou d’avoir été à l’école d’un père confiant dans les capacités de son fils à apprendre et à s’impliquer, respectueux d’un autre, c’est-à-dire soucieux de le voir s’épanouir à partir de son propre fonds. De là peut-être naît la ressemblance. Tel père, tel fils, la filiation est ici d’une telle évidence. Takuya partage avec son père le même goût des bécanes « full Power », des gadgets made in USA et des bagouses rutilantes... les cheveux en plus.

Cela ne l’empêche pas, peut-être cela même l’autorise-t-il à envisager de quitter l’atelier et d’arrêter de travailler avec son père. Takuya a 27 ans et vient de se marier, il voudrait changer de métier, sans même trop savoir encore vers quel horizon se tourner. Usami-san en esquissant un simple sourire, exprime clairement cette fidélité à lui-même, malgré l’embarras dans lequel le départ de son fils risque de le mettre il ne bridera pas sa liberté de choisir sa voie.