KINO-GUSHI

Un film ethnographique

 

Chances

 

Je travaille à l’écriture de ce projet Kinugoshi depuis deux ans maintenant et les avancées réelles, mais ténues obligent à une gymnastique de l’esprit pour entretenir l’espoir. Ainsi, je fais parfois en me rasant, ce petit exercice de méthode Coué en me répétant que « le chemin est le but » et que comme le disait Pasteur « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés ».

 

Au mois de février 2015 j’ai eu cette véritable chance d’être le gagnant d’un programme de télé réalité japonaise dont le principe était de suivre en France puis au Japon un « gaijin » féru de culture japonaise qui nourrissait le rêve jusqu'alors inassouvi de partir à sa rencontre.

Ma sélection m’avait d’autant plus étonnée qu’en matière de culture japonaise je devais concéder mon ignorance. Mon intérêt pour le Japon était né classiquement dans l’adolescence où comme plein de gamins en France j’avais été inscrit dans un club de judo. J’ai aimé ce sport autant que le football, c’est dire, et j’ai rencontré sur les tatamis des éducateurs formidables auprès desquels je me sens encore reconnaissant, aujourd’hui. Un peu plus tard, plus mur peut-être, et en tout cas moins jeune j’ai voulu comprendre comment pratiquer un judo, plus accordé à l’esprit de souplesse qui était à l’origine du corpus de techniques élaboré par Jigoro Kano. À cette époque pas si lointaine, il y avait encore des clubs vidéo et j’avais loué « La légende du grand judo » de Kurosawa.

 Autant dire d’emblée, que ce film n’a pas fondamentalement transformé ma pratique du judo et que mes velléités philosophiques resteront définitivement en dessous du souvenir heureux de ces moments d’enfance tardive ou je mettais mon pyjama pour aller me battre avec mes copains. Ce film donc m’a moins ouvert la porte des dojos traditionnels que celle des chefs-d’œuvre du cinéma japonais, vénéré en France: Kurosawa, Mizoguchi, Kitano Kore Eda, Kawase et particulièrement Ozu, dont les films avec ceux de Jean Rouch me donnaient envie de prendre une caméra et de filmer, avec autant de force qu’un coup franc de Michel Platini ou un dribble de Zidane suscitaient en moi une irrépressible envie d’aller jouer au ballon.

Quant à ma « passion » pour la cuisine japonaise elle s’est révélée tardivement et moins par choix que par nécessité. Je ne suis pas tombé dans la marmite de tofu quand j’étais petit, simplement je consommais beaucoup de riz et de tofu pour des raisons plus économiques que diététiques.

Autant dire que je me sentais beaucoup moins armé et légitime que tous les autres candidats au voyage télévisé. Je n’avais su poster sur la page Facebook du programme qu’une petite vidéo faite un dimanche après-midi de février où je m’efforçais à mettre en scène, planqué derrière un bol de nouilles déshydratées, sinon ma passion de la culture japonaise, tout au moins mon plaisir régressif de regarder la télé en mangeant.

Je n’imaginais pas alors, que quelques semaines plus tard je m’envolerais pour le Japon ou mon projet Kinugoshi allait prendre un essor aussi rapide qu’inespéré, me confortant dans l’idée que Pasteur avait sans doute raison (c’était quand même Pasteur), mais qu’en les circonstances d’un voyage aussi improvisé, Publilius Syrus n’avait pas tort non plus : « tel croit en sa valeur qui doit tout à la chance ».