KINO-GUSHI

Un film ethnographique

 

Réaliser un film ethnographique

 

Etapes de preparation du tofuCe projet d’apprentissage professionnel des techniques de fabrication de plusieurs variétés de tofu japonais se double d’un projet d’enquête ethnographique et de réalisation d’un film documentaire sur la transmission des savoir-faire artisanaux du tofu entre maître et apprenti. Ces trois parties du projet sont à mon sens indissociables comme le sont les trois brins d’un cordage, lesquels enroulés sur eux-mêmes renforcent la résistance de l’ensemble.

 

La constitution d’un corpus d’images filmiques et photographiques est donc pour moi un élément propédeutique de toute observation en profondeur, un outil pour affiner l’attention de l’observateur-apprenti, pour aiguiser la spontanéité du regard et étayer l’incorporation du geste. De plus, le recours à la vidéo présente entre autres avantages de donner une persistance aux flux de gestes, de postures et d’opérations matérielles outillées ou non qui échappent en masse à l’observation directe, soit parce que l’observateur dans la fugacité de l’instant n’a pas le temps de les décrire, soit parce qu’il ne les voit simplement pas faute de leur attribuer une pertinence, une importance qui justifient à ses yeux d’en prendre note ; ainsi un autre avantage majeur de l’usage de la vidéo dans les enquêtes, tant pour l’ethnologue que pour l’apprenti, sera de constituer un support pour une observation différée, en privilégiant un feedback auprès des acteurs, car comme l'exprime bien Jean Rouch, d'une part « un film, est le seul moyen dont je dispose pour montrer à l'autre comment je le vois » d’autre part, cela permet « de recueillir (…) plus d'informations en quinze jours de travail, qu'en trois mois d'observation directe et d'interviews » grâce à une « confrontation » des acteurs à leur propre image. 

 

Mais pour autant, la seule description vétilleuse surchargée d’informations audiovisuelles ne fait pas un film ethnographique, des choix narratifs et esthétiques sont nécessaires pour placer le cinéma ethnographique au-delà du cinéma d’observation. « Il serait temps que les films ethnographiques deviennent des films » écrivait Rouch dès 1979 dans son article, « la caméra et les hommes », mettant au centre du dispositif filmique l’intention de l’auteur, même si l’on sait bien, comme le rappelle Robert Gardner en revenant sur la genèse de Forest of bliss, que cette intention est tributaire comme le fleuve de l’océan, des circonstances, parfois de la chance données par la réalité dans laquelle elle se jette. Le film Kino-gushi que je veux réaliser lors de mes prochains séjours au Japon n’échappe pas à ce déterminisme.